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Un portrait
du V° Dalaï-Lama
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Le personnage est identifié
par l'inscription portée au dos. Chose rare dans le domaine des objets
tibétains, sa provenance est connue. Cette statuette avait été
offerte vers 1920 à David Macdonald, (agent commercial à Gyantsé
pendant une quinzaine d'années) par le Xlll° Dalaï-Lama.
Elle a été publiée et étudiée en 1977
par Madame Ariane Macdonald avec la collaboration de Dvags-po Rinpoché,
et Yon-tan rgya-mtsho. Au delà
de ses indéniables qualités plastiques, l'intérêt
de cette sculpture est en grande partie lié à la personnalité
du sujet, et aux circonstances très particulières ayant conduit
à son érection.
Le futur V° Dalaï-Lama naquit en
1617 dans la famille des ducs de 'Phyong-rgyas, berceau de l'ancienne monarchie
tibétaine, en milieu Nyingmapa. Ce début du XVII° siècle
était une période troublée pour le Tibet, divisé
par les rivalités religieuses, et les luttes politiques.
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De par sa naissance,
et les circonstances politiques du moment, l'enfant était destiné
à un brillant avenir. Il reçut son premier nom du célèbre
maître Jonangpa, Taranatha. On crut un temps reconnaître en lui
la réincarnation du Karmapa, puis du "Grand maître" de l'école
Drukpa-Kagyupa, avant que non sans difficultés, il finisse par être
admis comme réincarnation du IV° Tulku du dGa'-ldan pho-brang,
l'un des palais monastiques du monastère de Drépung (un des
trois grands centres Gelukpa des environs de Lhasa).
Il est donc
clair que l'enfant s'est trouvé au coeur de la perpétuelle
lutte d'influence opposant les Kagyupa, et les Gelukpa, l'avantage pris par
ces derniers devant alors devenir décisif.
Le jeune tulku,
intronisé en 1622 allait devenir un des plus grands hommes d'état
du Tibet, et son action devait marquer jusqu'à nos jours la politique,
les arts, les lettres, et la religion du "pays des Neiges". En 1642, il fonda
le système de gouvernement tibétain tel qu'il devait rester
jusqu'en 1959. Ce gouvernement prit le nom du palais monastique du Dalaï-Lama
: dGa'-ldan pho- brang.
La création
de ce gouvernement mettait fin à des années de trouble, en
unifiant le Tibet sous la triple autorité du prince mongol Guçri
Khan qui pour l'aide apportée aux Gelukpa recevait le titre de "Roi
du Tibet", du Dalaï-Lama, et de son intendant, Bsod-nams chos-'phel,
qui en devenait le 1° régent (sde-srid).
De par ses origines,
il devait devenir une figure charismatique pour les Nyingmapa, et les Gelukpa.
En tant que dirigeant du Tibet, un de ses premiers soucis fut de ne pas paraître
trop lié aux Gelukpa, et c'est certainement pour cela que dans une
volonté d'unité nationale autour de sa personne et des institutions
mises en place par lui, qu'il décida en 1645 la construction du Potala
à lhasa, sur l'emplacement de l'ancien palais du grand roi Songtsen
gampo, auquel les légendes attribuent l'introduction du bouddhisme
au Tibet. Par la même occasion, cela lui donnait la possibilité
de quitter le monastère de Drépung. Durant quarante ans, ce
gouvernement devait fonctionner parfaitement, et asseoir son autorité
sur le pays.
Le quatrième
jour du premier mois de 1682, le maître Nyingmapa Padma 'phrin-las
adressait un message au régent Sangs-rgyas rgya-mtsho, au Potala,
faisant état de mauvais présages perçus sur son "disciple
et maître", le V° Dalaï-Lama. Il préconisait avec insistance
d'accomplir certains rites pour sa santé, ainsi qu'une retraite. Onze
jours plus tard, suivant les prescriptions de son "disciple et maître",
le "Grand Cinquième" entrait officiellement en réclusion. Cette
retraite devait ultérieurement permettre de cacher son décès
aux yeux de presque tous, et principalement de l'empereur de Chine.
Le vingt-cinquième
jour du deuxième mois, le Dalaï-Lama sentant sa fin très
proche, fit venir le régent, lui demanda de cacher sa mort, en l'assurant
qu'il saurait reconnaître sa réincarnation. En cas de problèmes,
lui et les ministres n'auraient qu'à consulter la déesse Lha-mo
pour obtenir les réponses à leurs questions. Après une
telle consultation, ils décidèrent de garder le secret jusqu'a
l'avènement du successeur. La seule personne extérieure informée,
fut Gter-bdag gling-pa (1646-1714), le célèbre découvreur
de textes cachés, qui fut un des plus proches "maître et disciple"
Nyingmapa du Dalaï-Lama. Le secret devait donc être gardé
jusqu'à l'intronisation officielle de la Vl° incarnation, en 1697,
pour permettre au gouvernement de se maintenir.
Ce gouvernement
pouvait fonctionner sans le Dalaï-Lama, mais en son nom, tant que l'empereur
de Chine, et les dirigenats tibétains hostils aux Gelukpa n'étaient
pas informés de son décès. Il était donc essentiel
pour le régent Sangs-rgyas rgya-mtsho et ses partenaires de découvrir
le plus rapidement possible le nouveau corps pris par leur maître et
de faire la plus grande partie de son éducation en secret. C'est dans
ce contexte très particulier que s'incrit notre terre cuite. |
L'inscription
portée au dos est partiellement effacée mais ce qu'il en reste
permet d'en saisir clairement le sens. Ainsi d'après les trois éminents
spécialistes sus nommés qui l'ont étudiée, les
vers peuvent sensiblement être interprétés de la manière
suivante : "Que par l'érection de cette statuette de Ngag-gi dbang-phyugblo-bzang
rgya-mtsho, son affectionne soit pas dissociée de nous, et que sa
réincarnation naisse rapidement". Cela permet donc de situer l'érection
de cette sculpture entre la date du décès du V° Dalaï-Lama
en 1682, et la reconaissance de sa réincarnation en Tshangs-dbyangs
rgya-mtsho, à la fin de 1683. Cette statuette n'a pu être exécutée
que par un des hauts dignitaires de l'état tibétain, et l'emploi
de la terre comme matériau d'éxecution est certainement lié
au fait qu'un bronzier ne pouvait être mis dans la confidence.
Cette oeuvre
constitue une création particulière, mélange de statuaire
commémorative, et d'objet rituel. Lors de sa publication en 1977,
une erreur typographique lui attribuait une hauteur de vingt centimètres,
alors qu'elle n'en mesure que seize.
Le Dalaï-Lama
y est représenté assis sur des coussins, coiffé du classique
bonnet de pandit. Il porte glissé dans sa ceinture un phur-bu, symbole
de ses origines, et de ses amitiés Nyingmapa. Il est vrai que de son
vivant, il a toujours marqué une certaine faveur pour cette école
et ses membres, se retranchant aisément derrière le fait que
les Dalaï-Lama sont considérés comme des émanations
de Padmasambhava. Ce détail du phur-bu se retrouve sur deux autres
statuettes du même personnage, l'une conservée au Muséum
ofFine Arts de Boston (inv 50.3606), et l'autre au Musée Guinet (inv.
M. G. 24.472).
Dans son étude.
Madame Macdonald fait une comparaison des plus judicieuses avec un autoportrait
également en terre cuite, exécuté en 1630 par le Zhva-dmar
Tulku. Les fortes similitudes entre les deux pièces, dénotent
bien qu'au delà de l'évidence d'une tradition de sculpture de
portraits de religieux au XVII° siècle, de hauts dignitaires étaient
suffisament habiles pour exécuter de parfaites petites sculptures
dans un matériau aisément maléable.
Notre terre
cuite a du servir de modèle à au moins deux éditions
en bronze de portraits post-mortem du Dalaï-Lama.
La première,
dont un exemplaire est conservé dans la collection particulière,
est proche en tous points de la terre cuite, si ce n'est un traitement plus
sec, et moins détaillé. L'inscription a disparu pour ne plus
laisser la place qu'au nom du personnage. Cette édition a du voir
le jour entre l'annonce officielle du décès du "Grand Cinquième",
en 1697, et la disparition du Vl° Dalaï-Lama en 1705.
La seconde
édition est également à peu près identique, mais
sur tous les spécimen connus, dont un fut exposé à Paris
en 1977 (n°287), le phur-bu a disparu. Il est clair que la première
édition faisait référence directe à la terre cuite,
alors que la seconde n'est qu'une réplique expurgée de la précédente,
signe évident d'une répression anti Nyingmapa. Cette deuxième
série d'objets a vraisemblablement commencé à voir le
jour après 1750, date à laquelle bsKal-bzang rgya-mtsho, Vïï°
Dalaï-Lama recouvrait le pouvoir temporel de sa V° incarnation,
après les échecs successifs de trois gouvernements civils soutenus
par l'empereur de Chine.
Cet exemple
démontre bien la réalité de la notion fréquemment
mise en avant , par G. Béguin en 1977 lors de l'exposition "Dieux
et Démons de l'Himalaya", de répliques plus ou moins tardives
d'originaux antérieurs. |
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| Textes & images (C) Marie-Catherine
Daffos & Jean-Luc Estournel 1997 - 2006 |
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