Voyage en Voodooland
Le vaudou est un pays qui se joue
des frontières. Un génial bricolage culturel. Il a été,
et restera, comme l'inaltérable et définitive réponse
« naturelle » de la culture du Sud à la tentation du
Village Global. Une parade spirituelle à la mondialisation commercialo-civilisatrice
imposée de force, depuis cinq siècles par le Nord esclavagiste.
C'est le refus de disneylandisation du monde. Le vaudou est moderne, mieux
il est high-tech : c'est Internet avant l'heure. De panthéon personnel
à panthéon personnel, il communique en tissant un patchwork
relationnel entre les continents. Une grande Toile qui relie Cotonou (Bénin)
à Salvador de Bahia (Brésil), Accra (Ghana) à Buenaventura
(Colombie), Luanda (Angola) à Port au Prince (Haiti), Lagos
(Nigeria) à Régla (Cuba) `
Le vaudou est un Etat magico-religieux,
dirigé par une bureaucratie céleste. Un Etat idéal,
sorte de démocratie présocratique, dans lequel si on doit
les craindre, les dieux n'en restent pas moins au service des vivants.
Les fétiches sont l'expression
de ces divinités, la matérialisation de leurs corps. Des
corps à l'image de celui des hommes. C'est pourquoi quand les dieux
ont faim il faut les nourrir, de lampées de gin ou de schnaps ;
quand ils sont en colère, il est urgent de les calmer par des ordalies
! Le vaudou est une langue qui exprime crûment le quotidien, un peu
comme la carte de visite d'un marabout exilé dans une mégalopole
européenne : retour d'affection, troubles sexuels, chance au jeu,
réussite aux examens, protections des voleurs.
La géographie du vaudou est
celle de líintime et son territoire celui des relations humaines.
Des hommes entre eux, certes, mais surtout de leur rapport avec le Cosmos.
Les fétiches sont gardés par des « vieux papas »,
dans líombre des bois sacrés. Des prêtres, état-major
de la police des frontières entre le Visible et líInvisible.
Des passeurs qui font le va-et-vient entre le monde des vivants et celui
des morts. Voyager en terre vaudoue ? Cíest entamer, à líaveuglette,
un long périple en zig-zags sur les traces de Gulliver, accepter
le retour en enfance, dans les pas díune Alice noire. Un grand plongeon
au plus profond de notre inconscient. A líorigine des rêves
et des mythes. Un rendez-vous au Pays des Merveilles.
Le vaudou est une mémoire qui
nía rien gommé du trauma originel qui fonde toujours líAfrique
moderne : la « Shoa » de la traite des esclaves. Mémoire
juive, mémoire nègre ! Et si le navire négrier est
souvent présent, revisité dans la navette du tisserand, cíest
que la tradition orale continue à tisser inlassablement les fils
de la parole de ce douloureux souvenir. Plus jamais ca ! Si par mégarde
líincrédule venait à líoublier, la multitude
de chaînes et de cadenas, couverts du sang des libations de victimes
expiatoires, aura vite fait de rappeler à líordre líincrédule.
Le vaudou est líinventeur du
« ready-made ». Ce sont ses esprits qui ont chevauché
Duchamp et Picasso. Ces même « loas » qui ont guidé
la main díHector Hyppolite, le peintre-paysan illuminé célébré
par André Breton et celles de Georges Liautaud, le Calder haïtien.
Le ready-made vaudou níest pas un art modeste, cíest líexpression
artistique des racines minimales, líempreinte de ce qui reste quand
on a tout oublié. En devenant une culture marrane le vaudou,
qui síest caché là où on ne líattends
pas, ressort lorsquíon ne síy attend plus. Souvent autour
díun autel ou díune table. Pour un festin avec les dieux.
Le livre des fétiches renfermant les dernières recettes de
cuisine magique.
Jean-Jacques Mandel
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